Diversité, liquidité, confiance et concurrence internationale : ce que les capitaux attendent réellement d’une place financière
Imaginons que, demain, des milliers de particuliers, de sociétés de gestion, de compagnies d’assurance, de fonds étrangers et de membres de la diaspora décident d’investir davantage sur le marché financier de la CEMAC.
Que pourraient-ils réellement acheter ?
Trouveraient-ils suffisamment d’entreprises, de secteurs et de niveaux de risque pour construire une véritable stratégie d’investissement ? Disposeraient-ils d’informations assez claires pour comparer les opportunités ? Pourraient-ils acquérir leurs titres simplement, suivre leur placement et les revendre dans des conditions raisonnables ?
Lorsqu’on s’interroge sur le développement du marché financier régional, une réponse revient souvent : il faudrait davantage d’investisseurs. Le constat n’est pas faux. Mais il ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Avant de demander où sont les capitaux, il faut également examiner ce que le marché leur propose. Une place financière ne devient pas profonde par la seule présence d’épargne. Elle se développe lorsque cette épargne rencontre des entreprises crédibles, une offre diversifiée, une information fiable, des prix lisibles et une possibilité réelle d’entrer comme de sortir.
La question n’oppose donc pas investisseurs et émetteurs. Elle porte sur la qualité de l’architecture qui doit les réunir.
Le marché financier de la CEMAC manque-t-il réellement de capitaux, ou doit-il encore construire suffisamment d’opportunités pour que ces capitaux aient intérêt à le choisir ?
1. Une Bourse ne sert pas seulement à lever des fonds
Pour beaucoup d’entreprises, la Bourse demeure un univers lointain, complexe ou réservé aux très grands groupes. Pour une partie du public, elle reste associée à la spéculation. Sa fonction économique est pourtant plus large.
Une place financière organise la rencontre entre ceux qui disposent d’une capacité d’épargne et ceux qui recherchent des ressources longues pour investir, produire, recruter, innover ou changer d’échelle. Elle peut permettre à une entreprise de renforcer ses fonds propres, financer une usine, réaliser une acquisition, étendre son réseau ou préparer sa transmission. Elle offre aussi aux États et aux institutions la possibilité de mobiliser des financements et permet aux particuliers de devenir actionnaires ou créanciers d’activités auxquelles ils n’auraient pas directement accès.
La cotation peut également transformer l’entreprise elle-même. L’accès à l’épargne publique impose de mieux formaliser la stratégie, professionnaliser la gouvernance, fiabiliser les comptes et rendre régulièrement compte à des investisseurs extérieurs.
L’introduction de BGFI Holding Corporation à la BVMAC, le 7 mai 2026, illustre l’effet structurant d’un émetteur régional de premier plan. Selon la BVMAC, l’opération a fait passer le nombre de sociétés cotées de six à sept et la capitalisation du compartiment actions de 479,4 milliards à 1 710,1 milliards de FCFA, soit une progression annoncée de 257 %.[1]
Au 19 août 2026, la BVMAC affichait une « capitalisation boursière globale » de 1 802,4 milliards de FCFA.[11] Cette actualisation confirme le changement d’échelle du compartiment actions, sans modifier la question centrale de sa profondeur réelle.
Ce changement d’échelle est remarquable. Il révèle cependant une réalité importante : environ 72 % de la capitalisation obtenue après l’opération provient de l’accroissement associé à ce seul nouvel émetteur. Une entreprise de grande taille peut donc modifier immédiatement l’apparence statistique du marché sans suffire, à elle seule, à en assurer la profondeur.
La capitalisation mesure la valeur théorique des sociétés cotées. Elle ne dit pas automatiquement combien de titres sont réellement disponibles, combien d’investisseurs interviennent, à quelle fréquence les actions s’échangent ni dans quelles conditions elles peuvent être revendues.
Une introduction en Bourse ne finance donc pas seulement une entreprise. Elle doit aussi enrichir durablement l’univers d’investissement offert par le marché.
2. Les chiffres révèlent moins une absence de capitaux qu’un déséquilibre dans leur orientation
Au 31 décembre 2025, la COSUMAF faisait état d’une capitalisation de 478 milliards de FCFA sur le compartiment actions de la BVMAC et d’un encours obligataire de 1 725 milliards de FCFA.[2] Au 19 août 2026, la BVMAC affichait désormais une capitalisation boursière globale de 1 802,4 milliards de FCFA et un encours de dettes obligataires de 1 226,6 milliards de FCFA.[11]
Le rapport apparent entre actions et obligations s’est donc inversé en quelques mois, sous l’effet notamment de l’arrivée de BGFI Holding et de l’évolution de l’encours obligataire. Cette bascule statistique ne signifie toutefois pas que le marché actions est soudain devenu profond : sept sociétés cotées demeurent un univers restreint, et la capitalisation ne mesure ni le flottant disponible ni la fréquence des échanges. Les obligations conservent, par ailleurs, un rôle essentiel dans le financement des États, des institutions et des entreprises.
La composition des OPCVM renforce ce constat. En février 2026, les états statistiques de la COSUMAF faisaient apparaître environ 1 193 milliards de FCFA d’instruments financiers détenus par les OPCVM de la CEMAC. Près de 78 % étaient investis en titres publics émis sur le marché de la BEAC, environ 19 % en titres du marché financier régional et un peu plus de 3 % en titres non cotés ; l’exposition directe déclarée aux actions demeurait marginale.[3]
Ces chiffres ne démontrent pas que les investisseurs refusent le marché. Ils montrent qu’ils investissent déjà, mais selon une hiérarchie dans laquelle la dette publique, les produits obligataires et les placements monétaires occupent une place dominante.
| Indicateur CEMAC | Ordre de grandeur | Lecture |
| Sociétés cotées après l’arrivée de BGFI Holding | 7 | Univers actions encore limité |
| Capitalisation boursière globale au 19 août 2026 | 1 802,4 Mds FCFA | Changement d’échelle, mais concentration élevée |
| Encours des dettes obligataires au 19 août 2026 | 1 226,6 Mds FCFA | Marché obligataire toujours significatif |
| Instruments financiers détenus par les OPCVM en février 2026 | Environ 1 193 Mds FCFA | Épargne collective déjà significative |
| Part approximative investie en titres publics BEAC | 78 % | Préférence marquée pour la dette publique |
Sources : BVMAC et COSUMAF. Les indicateurs boursiers sont arrêtés au 19 août 2026 ; les données relatives aux OPCVM datent de février 2026.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Comment convaincre les investisseurs de placer davantage ? » Elle devient :
Que faudrait-il leur proposer pour qu’une fraction plus importante des capitaux déjà gérés accepte de financer durablement les fonds propres des entreprises régionales ?
Les investisseurs institutionnels doivent respecter des contraintes prudentielles, de liquidité et de préservation du capital. Ils ne peuvent pas déplacer leurs portefeuilles vers les actions par simple volonté politique. Pour attirer davantage de fonds propres, le marché doit leur offrir des émetteurs analysables, une gouvernance robuste, des volumes suffisants et une perspective de sortie.
3. Comparer les places financières permet de comprendre ce qui fait réellement un marché
La BVMAC est une place relativement jeune. Créée en 2003 et issue d’un processus d’unification régionale, elle ne peut être appréciée comme si elle disposait déjà de plusieurs décennies de cotation unifiée. La comparaison avec d’autres marchés reste néanmoins utile, à condition de l’utiliser comme un outil de diagnostic et non comme un simple classement.
La BRVM constitue le point de comparaison régional le plus proche. Créée en 1996, elle dessert les huit États de l’UEMOA et compte 47 sociétés cotées. Au 19 août 2026, sa capitalisation actions atteignait 19 886,9 milliards de FCFA, contre 12 876,4 milliards de FCFA pour les obligations cotées, soit une capitalisation globale de 32 763,3 milliards de FCFA.[4]
À la même date, la BVMAC comptait sept sociétés cotées. Sa capitalisation actions s’élevait à 1 802,4 milliards de FCFA et l’encours de ses obligations cotées à 1 226,6 milliards, soit un marché coté total de 3 029 milliards de FCFA.[5]
La comparaison révèle une première réalité : la BVMAC et la BRVM présentent une répartition relativement proche entre actions et obligations. Leur principale différence réside donc moins dans la structure de leurs compartiments que dans leur profondeur. Le marché coté de la BRVM représente près de onze fois celui de la BVMAC et offre aux investisseurs un choix d’entreprises sensiblement plus large.
Le Maroc et le Nigeria permettent d’élargir l’analyse, même si leurs marchés obligataires ne sont pas publiés selon un périmètre directement comparable à celui de la BVMAC ou de la BRVM.
En juillet 2026, la capitalisation du marché actions de Casablanca atteignait environ 112,2 milliards de dollars et la World Federation of Exchanges y recensait 79 sociétés cotées.[6] À la fin de 2025, l’Autorité marocaine du marché des capitaux faisait également état de trois introductions en Bourse réalisées au cours de l’année, d’un ratio de liquidité de 14,2 % et d’une capitalisation représentant 61 % du PIB.[7]
Au Nigeria, la capitalisation du marché actions de la Nigerian Exchange atteignait environ 140,4 milliards de dollars en juillet 2026, pour 164 sociétés cotées.[6] Le pays dispose également d’un marché obligataire important, mais celui-ci est réparti entre plusieurs infrastructures. Lui attribuer un encours obligataire global sous la seule appellation « Nigerian Exchange » conduirait donc à mélanger des périmètres institutionnels différents.
| Place boursière | Sociétés cotées | Actions | Obligations cotées | Structure / observation |
| BVMAC — 19 août 2026 | 7 | 1 802,4 Mds FCFA | 1 226,6 Mds FCFA | 59,5 % actions / 40,5 % obligations |
| BRVM — 19 août 2026 | 47 | 19 886,9 Mds FCFA | 12 876,4 Mds FCFA | 60,7 % actions / 39,3 % obligations |
| Casablanca — juillet 2026 | 79 | 112,2 Mds USD | Non directement comparable | Marché actions présenté séparément |
| Nigerian Exchange — juillet 2026 | 164 | 140,4 Mds USD | Plusieurs infrastructures | Marché actions présenté séparément |
Les données de la BVMAC et de la BRVM permettent d’additionner les compartiments actions et obligations sur un même périmètre boursier. Pour Casablanca et le Nigeria, seule la capitalisation actions est retenue afin d’éviter d’additionner des données provenant de marchés ou d’infrastructures différents. Les monnaies ne sont pas converties : ce tableau vise principalement à comparer la profondeur et la structure de l’offre, et non directement la taille des économies.
Ces écarts ne signifient pas que la CEMAC devrait reproduire mécaniquement les modèles de l’UEMOA, du Maroc ou du Nigeria. Ils font néanmoins ressortir trois enseignements essentiels.
Premièrement, le nombre d’émetteurs compte. Plus l’univers coté est large, plus l’investisseur peut comparer les entreprises, diversifier ses placements, répartir son risque et construire une allocation adaptée à ses objectifs. Avec seulement sept sociétés cotées, même une augmentation importante du nombre d’investisseurs ne suffirait pas, à elle seule, à créer un marché profond.
Deuxièmement, la capitalisation doit être accompagnée de liquidité. Une entreprise peut représenter une valeur importante en Bourse sans que ses titres soient régulièrement échangés. Un marché peut alors paraître significatif sur le papier, tout en restant difficile à utiliser pour l’investisseur qui souhaite acheter, vendre ou réorganiser son portefeuille.
Troisièmement, le renouvellement de l’offre entretient l’attention du marché. Les nouvelles introductions, les augmentations de capital, les émissions obligataires privées et la diversité sectorielle créent régulièrement de nouvelles possibilités d’investissement. Elles attirent les analystes, les sociétés de gestion, les investisseurs institutionnels, la diaspora et, à terme, les capitaux internationaux.
La comparaison conduit ainsi à déplacer la question centrale. Le développement d’une place financière ne dépend pas uniquement du volume d’épargne disponible. Il dépend également de ce que cette place permet effectivement d’acheter, de la diversité des risques et des rendements qu’elle propose, de la qualité de l’information disponible et de la possibilité réelle d’entrer sur le marché comme d’en sortir.
Une place financière devient attractive lorsque l’investisseur n’y trouve pas seulement des titres, mais de véritables possibilités de choix.
4. Une entreprise qui cherche de l’argent n’est pas nécessairement un émetteur attractif
Le besoin de financement ne constitue pas, à lui seul, une proposition d’investissement.
Une entreprise peut avoir besoin de dix ou vingt milliards de FCFA pour se développer. Cela ne signifie pas automatiquement que le marché doit lui apporter cette somme. L’investisseur pose une autre question : que vais-je recevoir en contrepartie du risque pris et de l’immobilisation de mon capital ?
Un émetteur réellement attractif doit pouvoir présenter un modèle économique compréhensible, des perspectives crédibles, des actifs juridiquement sécurisés, des comptes fiables, une gouvernance protectrice, une valorisation défendable et une utilisation précise des fonds recherchés. Il doit également exposer honnêtement ses risques et accepter de communiquer durablement avec le marché.
Une entreprise peut être ancienne, utile, rentable ou prometteuse sans être immédiatement prête à recevoir l’épargne du public. Le passage au marché ne consiste pas à produire un document d’information quelques semaines avant la souscription. Il suppose souvent une transformation engagée plusieurs années en amont.
La distinction est fondamentale : le besoin de financement appartient à l’entreprise ; la décision d’investir appartient au souscripteur. Entre les deux, il faut construire une proposition suffisamment crédible pour justifier le transfert du risque.
Voilà pourquoi le développement de la cote ne peut pas reposer uniquement sur la préparation d’opérations. Il exige la préparation d’émetteurs.
5. La confiance dépend autant de la qualité du contrôle que du moment où il intervient
L’investisseur ne peut pas se substituer au juriste, à l’auditeur, à l’arrangeur ou au régulateur. Il peut analyser les comptes, la stratégie et la gouvernance, mais il ne dispose généralement ni des moyens ni de l’accès nécessaires pour vérifier seul les titres de propriété, les contentieux, la régularité des autorisations ou la sincérité de chaque information financière.
Sa décision repose donc sur une chaîne de confiance : l’émetteur fournit l’information, l’arrangeur structure l’opération, le commissaire aux comptes intervient sur l’information financière, le régulateur veille à la protection de l’épargne, l’entreprise de marché statue sur l’admission et le dépositaire assure la conservation des titres.
L’intervention de ces acteurs ne garantit ni la rentabilité ni l’absence de risque. Elle doit néanmoins permettre à l’investisseur de décider sur la base d’une information suffisamment complète, fiable et vérifiée.
L’actualité régionale montre pourquoi la chronologie des contrôles est déterminante. Dans le dossier RENAPROV Finance, la BVMAC avait annoncé l’admission aux mécanismes du Dépositaire central de 52 019 actions, représentant 1,092 milliard de FCFA mobilisé par appel public à l’épargne, « en prélude » à leur arrivée à la cote.[7] La demande d’introduction a ensuite été refusée « en l’état » par le Comité d’admission et de développement.[8]
En refusant l’admission, la BVMAC a exercé son rôle de dernier rempart et protégé l’intégrité de la cote. Mais ce dénouement soulève une question qui dépasse cette entreprise et restera pertinente quelle que soit l’issue ultérieure du dossier :
L’épargne du public peut-elle être mobilisée avant l’achèvement des contrôles déterminants pour l’admission à la cote ?
Lorsqu’une difficulté majeure apparaît après la collecte, sa résolution ne suffit pas toujours à effacer ses conséquences. Même remboursé, le souscripteur peut avoir immobilisé son épargne, différé un projet ou renoncé à une autre possibilité de placement. Ce coût d’opportunité s’ajoute à l’attente et à l’incertitude.
Surtout, les conséquences peuvent dépasser l’opération concernée. L’investisseur ne distingue pas toujours les responsabilités de l’émetteur, de l’arrangeur, de l’auditeur, du régulateur et de l’entreprise de marché. Il retient plus simplement qu’une opération èprésentée au public n’a pas suivi le parcours attendu.
Une défaillance individuelle peut alors devenir un risque réputationnel collectif. Sur un marché en construction, elle peut renforcer la prudence et orienter l’épargne vers des places perçues comme plus prévisibles ou mieux coordonnées.
L’investisseur ne choisit pas seulement un titre : il choisit aussi la crédibilité du marché auquel il accepte de confier son capital.
6. La liquidité : une promesse de sortie aussi importante que la possibilité d’entrer
Un titre peut représenter une entreprise solide et rester peu attractif si son détenteur ignore quand et à quel prix il pourra le revendre.
La liquidité désigne la possibilité d’acheter ou de vendre un actif dans un délai raisonnable sans devoir accepter une décote excessive. Elle est parfois présentée comme une conséquence du développement du marché. Elle en est aussi une condition.
Lorsque les transactions sont rares, l’investisseur peut être contraint de conserver son titre plus longtemps que prévu. Cette incertitude augmente le rendement qu’il exigera ou réduit le prix qu’il acceptera de payer. Un cercle vicieux apparaît : peu de titres, faible flottant, peu d’échanges, prudence des investisseurs, puis moindre attractivité pour les nouveaux émetteurs.
Le cercle vertueux inverse doit être recherché :
Émetteurs attractifs → opportunités diversifiées → nouveaux investisseurs → davantage d’échanges → meilleure formation des prix → confiance renforcée.
La liquidité dépend du nombre d’investisseurs actifs, mais aussi du flottant réellement disponible, de la qualité de l’information, de l’analyse financière indépendante, de l’animation des titres et de la diversité des instruments proposés.
Le marché régional a déjà reconnu cet enjeu en rendant systématique, depuis 2022, la signature d’un contrat de liquidité pour les émetteurs faisant appel public à l’épargne.[9] Ce mécanisme est utile, mais aucun dispositif technique ne peut créer durablement des échanges si les titres sont trop peu nombreux, mal suivis ou concentrés entre quelques porteurs.
Une levée de fonds réussie ne marque donc pas la fin de l’opération. Elle inaugure la relation entre l’émetteur, ses actionnaires et le marché secondaire.
7. Tous les investisseurs n’attendent pas la même chose du marché
Parler « des investisseurs » comme d’un ensemble homogène conduit à des politiques trop générales. Chaque catégorie arbitre selon ses propres contraintes.
Le particulier recherche souvent la compréhension, l’accessibilité, la sécurité opérationnelle et la possibilité de récupérer son épargne. Un produit trop complexe ou difficile à revendre peut le décourager, même lorsque le rendement annoncé paraît élevé.
La société de gestion construit un portefeuille dans un cadre réglementé. Elle recherche des volumes suffisants, une information régulière, des actifs compatibles avec le profil de ses fonds et une capacité à valoriser correctement les positions.
La compagnie d’assurance ou la caisse de retraite privilégie généralement la visibilité des flux, la durée, la qualité de crédit et l’adéquation avec ses engagements futurs. Pour elle, une obligation souveraine ou institutionnelle peut être plus naturelle qu’une action peu liquide.
L’investisseur étranger recherche une rémunération ajustée au risque. Il peut accepter la volatilité économique d’un marché émergent, mais demandera que les règles soient lisibles, les droits protégés, l’exécution fiable et les conditions de sortie suffisamment prévisibles.
| Profil | Attentes dominantes | Freins possibles |
| Particulier régional | Simplicité, pédagogie, montant accessible, confiance | Complexité, faible information, sortie incertaine |
| Investisseur institutionnel | Volume, conformité prudentielle, revenus prévisibles | Flottant insuffisant, données limitées, faible liquidité |
| Diaspora | Comparabilité, accès à distance, suivi, change et fiscalité lisibles | Offre étroite, parcours complexe, absence de relais |
| Investisseur international | Rendement ajusté au risque, gouvernance, liquidité | Risque juridique, opérationnel, cambiaire ou réputationnel |
Cette segmentation éclaire le déséquilibre observé dans les portefeuilles. Si l’offre actions ne correspond pas aux contraintes de ces investisseurs, les capitaux se dirigent naturellement vers la dette publique, les dépôts, l’immobilier ou d’autres marchés.
8. La diaspora n’est pas une épargne captive
La diaspora mérite une attention particulière non parce qu’elle constituerait une réserve d’argent automatiquement disponible, mais parce qu’elle est déjà exposée à plusieurs univers financiers.
Depuis Paris, Bruxelles, Londres, Montréal ou Washington, un investisseur peut accéder, parfois depuis une seule plateforme, à des milliers d’actions, d’obligations, de fonds et d’ETF répartis entre plusieurs pays, secteurs et devises. Il peut investir dans une entreprise européenne, américaine ou asiatique sans lien affectif avec son pays d’origine.
Son attachement à la CEMAC peut créer un intérêt initial. Il ne peut toutefois compenser durablement une offre trop étroite, une information difficile à obtenir ou l’incertitude entourant la revente des titres.
La diversification est ici décisive. Avec sept entreprises cotées, même solides, il reste difficile de répartir un portefeuille entre un grand nombre de secteurs, de modèles économiques et de niveaux de risque. À l’inverse, les grandes places internationales offrent non seulement de nombreux émetteurs, mais aussi des fonds permettant d’acheter en une seule opération un panier de dizaines ou de centaines de titres.
La diaspora comparera donc naturellement les opportunités de la CEMAC avec celles qui lui sont accessibles ailleurs. Elle sera attentive à la transparence, à la gouvernance, à la liquidité, à la simplicité de la souscription à distance, à la fiscalité, aux transferts de fonds et de revenus, à la conservation des titres, aux recours, à la représentation et au taux de change.
Le franc CFA étant arrimé à l’euro, un investisseur percevant ses revenus en euros connaît une exposition différente de celle d’un membre de la diaspora rémunéré en livres sterling, dollars américains, dollars canadiens ou francs suisses. Pour ce dernier, le rendement final dépend aussi de la conversion des devises et des conditions de rapatriement.
La BVMAC ne concurrence donc pas seulement les autres bourses africaines. Pour chaque membre de la diaspora, elle concurrence toutes les possibilités d’investissement accessibles depuis son pays de résidence.
Cette réalité ne doit pas décourager le marché régional. Elle permet au contraire de comprendre le niveau d’exigence nécessaire pour transformer un intérêt identitaire en décision financière durable.
9. Les capitaux internationaux n’ont pas besoin d’un lien affectif, mais d’un risque mesurable
Le développement du marché ne doit pas reposer uniquement sur l’épargne régionale ou le patriotisme économique de la diaspora.
Des gestionnaires d’actifs, fonds, family offices et investisseurs professionnels recherchent continuellement de nouvelles sources de rendement. Ils peuvent investir à New York, Paris, Tokyo, Casablanca, Lagos ou Abidjan sans entretenir de lien particulier avec ces territoires.
Ils ne recherchent pas une garantie de gain. Aucun marché sérieux ne peut la leur offrir. Ils recherchent des garanties de fonctionnement : une information financière fiable, des règles prévisibles, une gouvernance conforme, une conservation sûre des titres, une exécution correcte des transactions, des possibilités de transfert et des recours efficaces.
Ils acceptent le risque économique (concurrence, baisse d’activité, variation du cours ou évolution sectorielle) lorsqu’ils peuvent le comprendre, le valoriser et le diversifier. Ils se montrent beaucoup plus prudents face à un risque procédural ou juridique dont la probabilité et les conséquences sont difficiles à mesurer.
Une place émergente peut donc attirer des capitaux internationaux sans avoir immédiatement la taille des plus grands marchés. Elle doit en revanche être capable d’offrir des opportunités lisibles et une discipline institutionnelle constante.
Les capitaux internationaux ne sont pas géographiquement fidèles : ils se dirigent vers les marchés où le rendement potentiel compense des risques identifiables dans un cadre crédible.
10. Le régulateur doit protéger le marché tout en organisant la montée en maturité des entreprises
Les normes protègent les investisseurs. Elles rendent l’information comparable, imposent une discipline aux émetteurs et définissent les responsabilités. Sans exigences sur la sincérité des comptes, la révélation des risques ou l’égalité de traitement, la confiance disparaît.
Mais la transposition mécanique de standards conçus pour des marchés beaucoup plus anciens peut aussi créer des obstacles disproportionnés pour des entreprises régionales encore peu familiarisées avec les exigences boursières.
Le choix ne doit pas opposer rigueur et ouverture. Certaines exigences ne peuvent faire l’objet d’aucune complaisance : sincérité de l’information financière, révélation des contentieux et dettes significatifs, transparence sur l’actionnariat, sécurité juridique des actifs, prévention des conflits d’intérêts et égalité de traitement des investisseurs.
D’autres exigences organisationnelles peuvent être intégrées dans une trajectoire progressive : professionnalisation des organes, amélioration du reporting, formalisation des processus internes, adoption d’outils de gestion ou construction d’une fonction de communication financière.
Cette progressivité ne doit jamais servir à dissimuler une dette fiscale, un litige ou une fragilité comptable susceptible d’influencer la décision d’investissement. Elle peut en revanche permettre à une entreprise d’identifier ses insuffisances, de les corriger avant l’appel public et d’adopter durablement les disciplines du marché.
La BVMAC s’est engagée dans cette logique avec BVMAC ESPro, présenté en février 2026 comme une « usine à émetteurs ». Le programme vise notamment à démystifier le marché, rehausser les standards de gestion, accompagner le montage des opérations et poursuivre le suivi après la cotation.[10]
L’enjeu est désormais de transformer cette initiative en véritable chaîne régionale de préparation, plusieurs années avant toute levée de fonds.
11. Faire émerger une génération d’entreprises investissables
Le prochain cycle de développement du marché pourrait reposer sur un parcours de maturité boursière articulé avec les dispositifs existants.
Identifier. Les futurs émetteurs devraient être repérés plusieurs années avant une opération. L’agro-industrie, l’énergie, les infrastructures, la logistique, les télécommunications, les technologies, la santé, l’immobilier et les services financiers offrent un vivier potentiel capable de refléter la diversité économique de la région.
Diagnostiquer. Avant toute recherche de capitaux, une revue indépendante devrait évaluer la gouvernance, les comptes, la fiscalité, les risques juridiques, la sécurité des actifs, la stratégie et la capacité de l’entreprise à communiquer avec le marché.
Transformer. L’entreprise suivrait ensuite une feuille de route mesurable : régularisation des fragilités, fiabilisation de l’information financière, renforcement des organes, clarification de l’utilisation des fonds et préparation de la relation avec les investisseurs.
Introduire. L’opération ne devrait intervenir que lorsque les éléments déterminants ont été contrôlés, que la valorisation peut être défendue et que l’information remise au public permet une décision éclairée.
Accompagner. La cotation ne met pas fin au travail. La communication financière, le respect des engagements, l’animation du titre, le dialogue avec les actionnaires et l’évolution de la liquidité doivent être suivis dans le temps.
Ce parcours ne créerait pas un dispositif concurrent. Il pourrait renforcer BVMAC ESPro, le compartiment E-PME et les mécanismes de Listing Sponsor en organisant plus tôt l’intervention des banques, sociétés de bourse, juristes, experts financiers, commissaires aux comptes et investisseurs institutionnels.
Conclusion — Construire un marché que les capitaux choisissent
La CEMAC a besoin de davantage d’investisseurs. Elle a aussi besoin de davantage d’entreprises cotées. Mais aucun de ces deux objectifs ne peut être atteint durablement sans un écosystème capable de préparer les émetteurs, protéger les souscripteurs, produire une information crédible, diversifier les titres et améliorer leur liquidité.
Les chiffres montrent que le capital existe déjà dans la région. Les émissions obligataires trouvent des souscripteurs. Les OPCVM administrent des montants significatifs. L’introduction de BGFI Holding a démontré qu’un grand émetteur pouvait changer rapidement l’échelle du compartiment actions.
Mais elle montre également les limites d’une croissance concentrée. Sept sociétés ne suffisent pas encore à représenter toute la diversité économique de six États. Une capitalisation peut progresser sans que le choix, le flottant et les échanges progressent dans les mêmes proportions.
La responsabilité est collective. Les entreprises doivent accepter la transparence liée à l’épargne publique. Les banques et les intermédiaires doivent préparer les futurs émetteurs bien avant la collecte. Les investisseurs institutionnels peuvent soutenir l’analyse et l’animation du marché. Les États peuvent créer des incitations cohérentes. Le régulateur et l’entreprise de marché doivent protéger sans décourager, adapter sans affaiblir et accompagner sans renoncer à l’exigence.
La diaspora peut participer à cette construction, mais elle dispose déjà d’un univers mondial de placements. Les investisseurs étrangers peuvent également intervenir, mais ils arbitrent entre de nombreuses places. Les attirer suppose donc davantage qu’un discours sur le potentiel économique de la région.
Il faut leur offrir des entreprises investissables, des risques compréhensibles, des règles stables, une information vérifiable et une possibilité raisonnable de récupérer ou de réallouer leur capital.
Le prochain défi du marché financier de la CEMAC ne sera peut-être pas seulement de trouver davantage de capitaux.
Il sera de devenir un marché que les capitaux locaux, diasporiques et internationaux choisissent, non par défaut, mais parce qu’ils y trouvent des opportunités crédibles, diversifiées et suffisamment liquides pour entrer, rester et revenir.
Une Bourse permet de lever des fonds. Une architecture de confiance permet de construire un véritable marché de capitaux.
Entreprises, investisseurs et institutions : construisons ensemble les architectures capables de transformer durablement le capital en croissance.
Par Ghislaine BILOGHE MARTINEZ
Fondatrice de Diaspora Elite Finance, cabinet d’Architecture du Capital spécialisé dans la structuration financière, la gouvernance et la conception de solutions d’investissement entre l’Afrique et l’Europe.
Contact : ghislainebm@diasporaelitefinance.com
Sources et références
[1] BVMAC, « Introduction en Bourse de la société BGFI Holding Corporation », 7 mai 2026 : https://www.bvm-ac.org/actualites-bvmac-en/introduction-en-bourse-de-la-societe-bgfi-holding-corporation/
[2] COSUMAF, L’Essentiel du marché financier régional, deuxième semestre 2025, p. 11 : https://cosumaf.org/files/documents/01KQRSJ4VRDZJ12Q805HTX1QYE.pdf
[3] COSUMAF, États statistiques des OPCVM — février 2026 : https://cosumaf.org/files/documents/01KQRZ3PVRD5CAGWKMB51Y2YWB.pdf
[4] BRVM, « Sommaire marché », séance clôturée du 19 août 2026 : capitalisation actions de 19 886 911 296 061 FCFA et capitalisation des obligations de 12 876 412 357 253 FCFA : https://www.brvm.org/fr/sommaire-marche
[5] BVMAC, « Tendances du marché », séance du 19 août 2026 : capitalisation boursière globale de 1 802 433 616 185 FCFA et encours des dettes obligataires de 1 226 606 149 540 FCFA : https://www.bvm-ac.org/bvmac-capitalisation-du-marche/
[6] World Federation of Exchanges, Market Statistics — September 2026 (données arrêtées à juillet 2026) : capitalisation domestique de 112 230,02 millions USD et 79 sociétés cotées à Casablanca ; capitalisation domestique de 140 403,43 millions USD et 164 sociétés cotées à la Nigerian Exchange : https://focus.world-exchanges.org/issue/september-2026/market-statistics
[7] Autorité marocaine du marché des capitaux, Le marché des capitaux en chiffres 2025 : capitalisation représentant 61 % du PIB, ratio de liquidité de 14,2 % et trois introductions en Bourse : https://www.ammc.ma/sites/default/files/LE%20MARCHE%20DES%20CAPITAUX%20EN%20CHIFFRES%202025%20VFR.pdf
[8] BVMAC, « Admission de la valeur RENAPROV Finance aux opérations du DCU », 21 juillet 2026 : https://www.bvm-ac.org/echos-du-marche/communique-bvmac-admission-de-la-valeur-renaprov-finance-aux-operations-du-dcu/
[9] BVMAC, Avis n°059/2026/BVMAC/DG portant publication de la décision CAD/05-08-2026/04 relative à RENAPROV Finance, septembre 2026 : https://www.bvm-ac.org/echos-du-marche/avis-n059-2026-bvmac-dg-portant-publication-de-la-decision-cad-05-08-2026-04-du-comite-dadmission-et-de-developpement-sur-la-demande-dintroduction-en-bourse-des-actions-de-la/
[10] BVMAC, Avis n°001/2022/BVMAC/DG relatif au contrat de liquidité et documentation sur les conditions d’admission à la cote : https://www.bvm-ac.org/
[11] BVMAC, « La Bourse des Valeurs de l’Afrique Centrale lance son “usine à émetteurs” à Douala : BVMAC ESPro », 20 février 2026 : https://www.bvm-ac.org/actualites-bvmac-en/la-bourse-des-valeurs-de-lafrique-centrale-lance-son-usine-a-emetteurs-a-douala-bvmac-espro/
Article rédigé par Ghislaine Biloghe Martinez, fondatrice de Diaspora Elite Finance, cabinet d’Architecture du Capital spécialisé dans la structuration financière, la gouvernance et les architectures transnationales entre l’Afrique et l’Europe.
Cette publication propose une analyse économique et institutionnelle à des fins de réflexion générale. Elle ne constitue ni une offre, ni une sollicitation, ni un conseil juridique, financier ou en investissement.

